A l'officier qui lui demandait comment combattre une idée, Messala, le tribun, répondit "par une autre idée" – Lewis Wallace – Ben-Hur

France : la seconde tragédie

Les attentats du 13 novembre ont eu raison de la raison.

08/12/2015

Au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo, l’article intitulé « La nuit américaine », exprimait la crainte de voir la France plonger dans la paranoïa et l’idéologie sécuritaire, à l’image des

Ygo Mitoraj Hypnos

Ygor Mitoraj Hypnos

Etats-Unis après le 11 septembre. Sentiment prémonitoire. En une nuit, les attentats du 13 novembre ont eu raison de la raison.

Au-delà de cette tragédie une autre s’annonce. Elle tient autant à l’incompréhension de ce qui nous arrive qu’aux décisions de nos dirigeants.

Des politiques en questions

Nous payons aujourd’hui deux politiques aussi dramatiques l’une que l’autre. La première, américaine, a pour responsables Georges Bush et les néoconservateurs qui ont mis le feu au Moyen Orient avec les guerres d’Afghanistan et d’Irak couronnées par la monstruosité de Guantánamo et des centres de torture disséminés de par le monde. Rares sont ceux qui ont le courage de reconnaître que Daech en est le produit.

La seconde, française, gauche et droite confondues, a consisté depuis des décennies à parquer Arabes,  Africains  et autres immigrés dans les banlieues avec une duplicité proclamant haut et fort l’égalité des chances tout en verrouillant les accès aux composantes de cette égalité par la discrimination1. La démonstration la plus évidente est qu’il existe aujourd’hui, en France, des écoles de noirs et des écoles de blancs.

Des modèles en faillite

Comment le massacre des uns et la marginalisation des autres, apparemment sans relation, ont-ils convergé pour aboutir à notre situation ? A travers un invariant des phénomènes de société : l’action de catalyseurs en arrière-plan. Au premier rang se trouve un problème dont on ne parle jamais mais qui est au cœur si ce n’est le cœur de nos grandes questions de société : la faillite des modèles.

L’homme a besoin d’un idéal pour vivre dans lequel il puise l’espoir, sentiment aussi essentiel à la vie que l’oxygène. Or depuis la fin du XXème siècle il n’y a plus d’idéologie porteuse d’espoir collectif, plus de modèle de société autour duquel se rassembler. Socialisme, nationalisme, communisme, libéralisme, modèle suédois, société libérale avancée… Tout cela a échoué, tourné en tragédies ou s‘est éteint. Reste le capitalisme, le pire des systèmes à l’exception de tous les autres comme disait Churchill de la démocratie mais c’est un concept économique, non un idéal de vie.

Le second catalyseur, tout aussi crucial, est également un sentiment : l’humiliation. Elle possède deux caractéristiques. En premier lieu c’est une blessure qui ne cicatrise jamais ; elle suinte. L’humiliation ne se guérit pas. Ensuite, à l’image de la guerre, c’est une expérience qui ne peut être comprise que si elle a été vécue. On peut en parler, l’analyser, la décrire au plan historique ou clinique mais il est extrêmement difficile de faire comprendre le ressenti et la capacité dévastatrice de l’humiliation à ceux qui ne l’ont pas vécue.

Le couple espoir, humiliation constitue une bombe à retardement amorcée au plus profond de l’humain. Si le premier s’effondre durablement et la seconde ronge l’image de soi comme une lèpre la souffrance atteint un paroxysme qui peut conduire l’humanité à sa perte. N’oublions jamais que c’est le l’humiliation de l’Allemagne et son corollaire le désespoir de son peuple qui ont ouvert la voie au nazisme et conduit à la Seconde Guerre Mondiale. Il en va de même pour les classes ouvrières et paysannes envers le communisme.

L’intelligence de 1945, L’erreur de 1949

Tous les hommes reconnaissent et acceptent le risque d’être vaincu (guerre) battu (sport) ou d’échouer (études, travail…) sous deux conditions. Que l’affrontement ne soit pas biaisé (asymétrie des forces) et que le vainqueur (gagnant) reconnaisse et respecte son adversaire (concurrent). En d’autres termes la défaite, l’échec, ne doivent pas se doubler de l’humiliation . L’avenir demeure qui renvoi à l’espoir. Ce fut l’intelligence des occidentaux envers l’Allemagne puis le Japon en 1945.

Le monde arabe, à l’exception toute relative des pétromonarchies, est humilié depuis 67 ans par Israël, un pays de 8 millions d’habitants (20.7% d’arabes) qui tient la dragée haute à 360 millions d’Arabes répartis sur un arc géographique qui va de l’atlantique à la frontière Turque. Cette situation n’est possible que par le soutien politique, économique et militaire inconditionnel des Etats-Unis, qui détiennent de fait la clé du conflit Israélo Palestinien, épicentre de l’humiliation du monde arabe (asymétrie des forces). Traiter cette question nous entrainerait trop loin mais son apparence marginale dans notre actualité n’élude pas le fait qu’elle est au cœur de notre propos. A l’inverse de l’Allemagne de l’après-guerre, c’est l’erreur historique des occidentaux d’avoir abandonné le peuple palestinien et le monde arabe au lendemain de sa défaite.

Et la France ?

Les attentats surviennent dans une société malade où la fièvre monte depuis 15 ans sans que ses dirigeants ne parviennent à stopper la machine infernale qu’ils ont eux-mêmes créée. Le tissu social est en lambeaux ; divisons et inégalités atteignent un paroxysme. Surtout un flot de haine qui mêle politique, histoire, économie, société, races… submerge le corps social et noie le vivre ensemble. Il se nourri de l’intarissable discours politique affirmant que « c’est de la faute des autres » : la mondialisation, la crise, l’Europe… Et par-dessus tout l’immigration.

Loin  d’enrayer le phénomène nos dirigeants l’ont amplifié. Après 14 années de présidence de François Mitterrand, Jacques Chirac s’engageait à réduire « la fracture sociale ». En lieu et place le harcèlement policier des « jeunes-de-banlieue-d’origine-magrébine », jeunes français, a tué deux enfants et mis le feu à la France. On pouvait croire Nicolas Sarkozy inspiré avec sa promesse d’un « Plan Marchall » pour les Banlieues. Il n’en fut rien. Les Dix Ans de Clichy Sous Bois ont montré une situation inchangée. Aussi attendu qu’absent, François Hollande esquiva la question des banlieues dans sa campagne2  et les abandonna avec le renoncement sur les contrôles au faciès. Pas de banlieues, pas de problème.

Or en occident et particulièrement en France, l’Arabe tient  le rôle du Juif des années Trente. Il est celui par lequel le malheur arrive. Les Arabes ne sont pas plus responsables des problèmes de la France que les Juifs ne l’étaient de la situation de l’Allemagne. Mais la nature humaine est ainsi faite que la blessure d’amour propre qui découlerait de la reconnaissance de nos responsabilités se neutralise dans l’exutoire du bouc émissaire, pilier culturel français. La France refuse de reconnaître que des Français ont tué des Français, signifiant que quelque part, quelque chose ne fonctionne pas dans notre société. A nouveau ces attentats ont été commis par… les autres, les arabes, les migrants, les barbares, les fous…

Malgré cela, nos dirigeants éludent toute élaboration d’un projet de société intégrateur pour une France du XXIème siècle, enfin réformée, libérée des structures  caduques, forgées de la Libération aux années soixante qui verrouillent notre pays. Ils se bornent à gouverner au jour le jour, murés dans la gestion de leur avenir personnel : Père, gardez-vous à droite – Père, gardez-vous à gauche. En profitent des forces, désormais en marche vers le pouvoir qui ont astucieusement substitué des épouvantails aux aigles surmontant les étendards d’antan.

Aylan Kurdi avait trois ans

Il a fallu que la mer rejette le corps d’un enfant, Aylan Kurdi, sur une plage turque, symbolisant le rejet des réfugiés par l’Europe, pour que l’occident condescende à s’émouvoir de la souffrance des peuples du Moyen Orient. Un élan de solidarité est apparu, aussi fugitif en Europe que vilipendé en France. Rappelons que seule la France n’a pas publié immédiatement cette image. La presse mondiale a dû la lui mette sous le nez. Gageons que si les réfugiés avaient été américains ou norvégiens, l’Europe se serait précipitée, France en tête.

Côté arabe, les différences et la désunion sont à l’image de l’Europe. Les seuls points communs sont la langue et la religion, elle-même traversée d’une guerre confessionnelle entre Sunnites (85%) et Chiites (15%). La faillite des modèles y a sévit comme partout, avec ses particularités, l’échec du Panarabisme dans ses diverses versions : Baasisme, Nassérisme, Union des républiques arabes.

Face au vide, la religion répond avec un modèle de société, à la fois refuge et fierté identitaire. Que s’y accoquinent des politiciens sans scrupules, des idéologues sanguinaires, des gangsters cupides confirme l’aisance des extrémistes dans les situations de chaos. L’injustice paroxystique du «deux poids, deux mesures » permanent envers le Proche et Moyen-Orient, associée aux tragiques implications occidentales ont inoculé un véritable venin dans la région. L’Amérique « torture propre » à l’abri des regards avec des médecins militaires qui acceptent parfois de veiller à ce que le détenu ne meure pas. Daech « décapite sale », devant les caméras, mais ce qu’il faut remarquer c’est la même tenue orange des suppliciés.

La mort est une valeur

L’intégrisme musulman et son bras armé le djihadisme, ne sont que l’enveloppe idéologique de processus évolutifs, politiques et sociaux aussi profonds que complexes. Lorsque le présent n’apporte rien, pas même l’espoir. Lorsque la communauté internationale vous signifie ne pas vouloir de vous. Lorsque l’injustice, l’arbitraire, la violence d’Etat commet des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité dans l’indifférence générale, le repli sur les fondamentaux culturel et religieux devient salutaire.

A l’image du nazisme ou du communisme, systèmes totalitaires doctrinaux, la religion assure, au regard de la souffrance les mêmes fonctions de restauration de la dignité et de l’espoir en un avenir choisi plutôt que subit. L’occident penne à comprendre le djihadisme parce qu’il lui cherche un contenu rationnel qu’il n’a pas. Il faut avoir beaucoup de courage ou plus rien à perdre pour se faire sauter. On retrouve donc dans le djihadisme, le militant pur et dur, sacrifiant sa vie à sa cause, l’illuminé qui découvre tout à coup un sens à sa vie, la blessure narcissique de l’humilié qui se reconstruit symboliquement en retrouvant honneur et dignité dans son sacrifice. Ces éléments peuvent s’entremêler dans une même personne. Pour comprendre le djihadisme, il faut pouvoir comprendre et accepter que la mort puisse être une valeur.

La seconde tragédie

En emboitant les pas de Georges Bush et Nicolas Sarkozy, François Hollande et Bernard Casneuve, pourtant au fait des échecs respectifs de leurs prédécesseurs, commettent la même erreur et ce pour trois raisons.

En premier lieu parce que l’idéologie sécuritaire est une addiction. Il faut sans cesse augmenter la dose de répression pour obtenir un effet rassurant qui décroit de façon tendancielle. La raison est simple. La quête de sécurité repose sur un sentiment irrationnel, la peur, dont la principale propriété est de fausser le jugement comme les comportements. La peur, l’affolement, la panique, la paranoïa, conduisent au drame et justifient n’importe quoi. La meilleure preuve est que depuis près de vingt ans que les gouvernements ne cessent de «renforcer la sécurité» à coup de lois et de dispositifs toujours plus nombreux, plus répressifs et plus dérogatoires, le terrorisme comme le sentiment d’insécurité demeurent intacts parce qu’on traite les symptômes, non la maladie.

Ensuite parce que, dans une logique de guerre, l’histoire nous enseigne que pour venir à bout d’un adversaire par la violence il faut soit l’anéantir (Allemagne) soit le sidérer (Japon). Dans tous les autres cas c’est l’enlisement dans l’horreur (Indochine, Algérie, Vietnam, Irlande du nord, Palestine, Afghanistan, Irak…)

Enfin, et par-dessus tout parce que dans l’idéologie sécuritaire ce sont toujours des innocents qui payent : populations civiles dans les guerres, accusés d’Outreau pour l’hystérie anti pédophilies, Bouna et Zied à Clichy Sous Bois pour l’insécurité et la haine des jeune d’origine magrébine. Ces hommes, ces femmes, ces enfants sont morts ou brisés à vie. Pour quel résultat ? Aucun.

Et maintenant ?

Depuis le début des années deux mille nous alertons sur la probabilité croissante d’une implosion de la société française. Qu’elle arrive tractée par  la locomotive de l’extrême droite ou dans la charrette du terrorisme ou encore que l’économie en vienne à caler, ne change pas grand-chose. A l’orée du drame, l’apologie d’une guerre dont nous n’avons pas les moyens est aussi stupide que les polémiques sur la soi-disant justification ou excuse du terrorisme. On ne soigne pas une maladie dont on récuse l’étiologie, on n’éradique pas la tuberculose en écrasant le bacille de Koch à coups de talons.

Jamais la France ne s’est aventurée aussi loin sur le chemin du Gouvernement de Vichy avec son populisme anti immigré, ses lois d’exception en place ou en préparation : état d’urgence, révision constitutionnelle ; garde nationale ; son arbitraire administratif (couvre-feu de punition collective infligé à 5000 habitants, assignations à résidence, perquisitions aux motifs inexistants, dérisoires ou d’opposants politiques écologistes…) ; arbitraire policier (fichage décuplé, présomption de légitime défense, impunité conférée, de jure, à une police qui l’avait de facto, violence tous azimuts, portes systématiquement défoncées, fillette blessée par un tir dans une serrure, mosquée saccagée…) effacement du juge et affaiblissement du droit…

Et ce n’est que le début. Le Monde, dans un article du 5 décembre, énumère les revendications3  de la Direction générale de la police nationale, à l’étude au sein du gouvernement, afin de profiter de la  « fenêtre » législative qu’ouvre l’actualité. On y retrouve la demande de camps d’internement. Il est vrai que nous avons de l’expérience : Drancy, Pithiviers, Baume la Rolande…, centres de rétention devenus des zones de non droit.

S’ils savaient ce qu’ils applaudissent

Aujourd’hui les Français applaudissent, croyant naïvement que la répression ne touchera que les Arabes que l’économie en sortira indemne.  Mais demain quand ils vivront dans un Etat policier, un Etat de droit devenu l’État de tous les droits, touchés à leur tour dans une société encore plus déchirée de haine, de ségrégation, de racisme, de violence, de délation, accablée d’impôts, repue de chômage… que diront-ils ? Qu’ils n’ont pas voulu cela ? Qu’ils ne pensaient pas que ça irait si loin ?

Et après, comment en sortir ? Qui osera désarmer les policiers municipaux, retirer la présomption de légitime défense à la police, lui imposer le respect du droit et d’une déontologie ? Qui  supprimera l’interconnexion des fichiers, le maillage de surveillance de la population ? Nous sommes en France. Imagine-t-on les administrations se laisser déposséder sans réagir des pouvoirs et privilèges de l’Etat de tous les droits comme des financements afférents ?

Un commissaire de police nous disait : « Les gens veulent des descentes de police, des opérations coup de poing, des barrages de rues. Ils ne se rendent pas compte que c’est sur eux que ça va tomber». Comme toute administration, la police ne s’embarrasse pas de principes moraux. On barre une rue voisine, on s’en prend tout d’un coup aux insignifiants, on va chercher des noises à l’automobiliste de passage qui ne comprend pas et s’emporte d’être traité subitement comme le dernier des malfrats.

Observons que le « tout répressif » a conduit à ficher tout le monde pour ne surveiller efficacement personne. La vigilance s’est diluée dans une masse de fiches dont bon nombre ne mentionnent que le fait de croire en Dieu . Et tous ces magistrats, policiers et autres experts en services secrets et lois d’exception, piliers de télévision. Que n’ont-ils prévenu ces attentats. Le niveau de défaillance de services aujourd’hui encensés par leur tutelle laisse pantois.

Enfin, les Français ont-ils perçu le règlement de compte politique opéré derrière les paravents de l’État d’urgence et de la COP 21 ? Ont-ils mesuré le contraste entre le désarroi face au terrorisme et le « sans faute » face aux écologistes ? Une part des moyens affectés au premier étaient en fait dirigée contre les seconds.

La France s’enfonce dans une de ces nuits dont son histoire porte les cicatrices. En prolongeant l’Etat d’urgence dans une société en décomposition, nos dirigeants ont libéré des forces qu’ils ne maîtrisent déjà plus. Il n’est, pour s’en convaincre, que de lire sur le site des organes de presse les réactions des internautes. Les Français s’y entredéchirent, plus haineux que jamais, sans se rendre compte que c’est leur propre société qu’ils détruisent. La France n’est pas l’Amérique ; notre société ne repose pas sur un socle solide, unanimement partagé. Notre époque n’est plus la Libération ; le mythe d’un peuple en armes ressuscitant idéaux et espoir a vécu.

Entre la liberté et la sécurité, nous choisissons sans hésitation la liberté. Parce qu’elle procède de l’intelligence plutôt que de la violence, de la justice plutôt que de la vengeance, du droit plutôt que de l’arbitraire administratif et policier, nous pourrons rétablir la sécurité dans le respect de ces valeurs si hautement proclamées, si bassement dévoyées. Alors qu’avec l’idéologie sécuritaire nous auront et le terrorisme et la violence d’État et perdu nos libertés. 

1Voir à ce sujet l’ouvrage « Le Nouvel Apartheid ou l’avènement de l’eugénisme social » disponible sur ce blog

2Il fallut un rappel de la presse aux candidats pour qu’ils rajoutent à leur agenda de campagne une visite de circonstance au « Peuple des banlieues ». Ils l’avaient tout simplement oublié.

3 http://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2015/12/05/la-liste-musclee-des-envies-des p http://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2015/12/05/la-liste-musclee-des-envies-des policiers_4825245_4809495.html

 

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