A l'officier qui lui demandait comment combattre une idée, Messala, le tribun, répondit "par une autre idée" – Lewis Wallace – Ben-Hur

La nuit américaine

Jusqu’où peuvent nous entraîner les conséquences du 7 janvier ?

16/01/2015

Personne n’y croyait mais chacun l’espérait ; quelque chose allait peut-être enfin changer en France en 2015 ? La surprise est venue au septième jour mais telle que personne ne l’imaginait, parée

Ygo Mitoraj Hypnos

Ygo Mitoraj Hypnos

des oripeaux de la tragédie. Elle a sidéré notre société avant de la plonger dans une catharsis dont elle émerge à peine. Au-delà des aspects techniques de l’évènement, reste la question sociétale de l’après qui associe trois enjeux et un risque.

Valeurs, unité, stratégies : de la soudaineté à l’incertitude

En ce qui concerne les enjeux, qu’en est-il des valeurs proclamées à l’envie ces derniers jours ? Quel sens peut avoir une unité si soudainement affichée dans un pays si durablement divisé ? Quelles stratégies législatives et opérationnelles retenir pour parer à ce type de menace ? Quant au risque, évoquons-le d’un vocable à l’unisson de sa nature : la nuit américaine 1.

En termes d’enjeux, la question des valeurs n’est pas la moins complexe. Liberté d’expression, démocratie, respect, fraternité, tolérance… ont abreuvé les micros au point de se demander si elles étanchaient une soif d’espoir ou professaient la méthode Coué ? Car la situation est moins idyllique. Pour résumer, si les valeurs n’ont pas disparues, elles n’en sont pas moins très en retrait, au point de s’effacer parfois. Les valeurs n’ont d’autre place que celle que la société leur assigne, loin de celle que la philosophie leur octroie. Entre individualisme exacerbé et compétition sans merci, la tolérance, la fraternité, le respect s’apparentent à ces formes humaines à même le sol que chacun contourne au quotidien. Le caractère pérenne des valeurs n’exclue pas plus l’altération de leur rang que l’affaiblissement de leur nature.

L’idée d’unité nationale laisse planer encore plus de doutes. Ne confondons pas émotion et cohésion. La première se partage, la seconde se construit. Or piliers et fondations font cruellement défaut. Peut-on ne se rassembler qu’autour d’idées que les crises percutent comme un bélier : crise économique (chômage de masse, croissance des inégalités) crise politique (effondrement des idéologies, perte de repères), crise de la représentativité (défiance, vote extrême), crise sociale (déni de l’autre, violence), crise spirituelle (désaffection religieuse, montée des intégrismes). Crises et valeurs n’ont de commun que l’instabilité et nous laisse bien en peine de «faire société». Les propos d’internautes éclairent la notion d’unité d’une lueur passablement blafarde.

Quant au troisième enjeu, les enseignements de ce drame et les stratégies qui en découleront, il nous amène aux limites de l’incertitude. Si des points positifs sont à noter : conclusion rapide des événements, gestion globalement bien perçue par l’opinion publique, cohésion autour des autorités, des hommes comme des convictions restent en embuscade qui pourraient entraîner notre pays sur les sinistres chemins du Nouveau Monde.

La nuit américaine

De quel vocable le citoyen habité d’une éthique et d’un honneur, porteur des valeurs nommées précédemment et se réclamant de tant d’autres peut-il nommer l’attitude des Etats-Unis depuis le 11 septembre ? La justice peut-elle s’ériger en vengeance ? Les libertés être englouties dans la paranoïa du Patriot Act ? Un provisoire qui dure depuis 13 ans. Peut-on tordre le droit international, inventer des prétextes de guerre, commettre crimes de guerre et crimes contre l’humanité, institutionnaliser la torture au nom de la sécurité nationale ? Peut-on renommer ses ennemis pour les soustraire aux Conventions de Genève et ainsi ruiner l’oeuvre de la Croix Rouge et le message de Nuremberg ? Oui, malheureusement.

Entre déclarations et révélations (Wikileaks) une part de l’inimaginable est revendiquée une autre est dévoilée. Il en viendra encore. Et tous cela pour quel résultat ? Les attentats continuent, s’adaptent, s’autonomisent et se simplifient. L’islam politique ne cesse de s’affirmer et son bras armé, l’intégrisme, gagne du terrain. Quant aux occidentaux, tenants d’une manière forte qui devait tout régler, ils se désengagent après avoir mis le Moyen Orient à feu et à sang.

Faut-il continuer ou mettre en garde contre les voix qui réclament un Patriot Act «à la française» ? Qu’il s’agisse de la classe politique ou de l’opinion publique, entre opportunisme et courte vue, tout est possible. Ce sera complètement différent nous assure-t-on. Il n’est de plus semblable que la même chose répond l’histoire. Nous savions la discrimination à l’œuvre dans notre société, nous avons désormais la haine et le déshonneur en embuscade. Les verrons-nous se déployer couverts de l’hermine de la justice ou avancer tapis derrière le bouclier des valeurs ?

A l’heure où nous écrivons, une personne est en passe d’être jugée pour apologie du terrorisme suite à des propos confus débités en état d’ivresse. Si l’on devait emprisonner tous ceux d’entre nous qui ont proféré des énormités sous l’emprise de l’alcool… Martine Aubry vient d’annoncer qu’elle allait radier trois employés municipaux ayant refusé de participer à sa minute de silence. Une cérémonie relève de la conscience de chacun et ne peut être une obligation. Refuser la liberté d’expression après avoir manifesté par millions pour la défendre augure mal de l’avenir. Enfin, se déchaîner en caricatures et propos outranciers envers l’islam vient de conduire le Pape à rappeler fermement que la liberté d’expression n’est pas la liberté d’insulter la foi d’autrui.

Alors que faire ? Au-delà d’initiatives en complément d’une législation déjà hyper répressive, éviter par-dessus tout de plonger la France dans la nuit américaine, de cultiver xénophobie et discriminations. Deux raisons parmi d’autres. La première, d’ordre éthique, nous rappelle que la justice n’est pas la vengeance et que la liberté se paye du prix du sang. L’autre économique signerait l’avènement d’une idéologie qui nous précipiterait dans le chaos. A l’opposé, réformer notre société pour un positionnement favorable dans le XXIème siècle apaiserait bien des tensions. Enfin, Bertrand Badie, éminent professeur de relations internationales, titre son dernier ouvrage « Le temps des humiliés : pathologie des relations internationales » Ces deux mots nous livrent une clé de notre temps. Mais là, peu de pays manifestent une volonté de paix.

1 Technique cinématographique qui permet de donner l’illusion de la nuit à une scène tournée de jour - La Nuit américaine film de François Truffaut réalisé en 1973

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