A l'officier qui lui demandait comment combattre une idée, Messala, le tribun, répondit "par une autre idée" – Lewis Wallace – Ben-Hur

La violence, une valeur ?

Violence et insécurité : entre fascination médiatique et récupération politique

09/01/2014

L’une et l’autre s’affichent comme des termes génériques, d’autant plus vides de sens qu’emplis d’imaginaire collectif ou personnel.

Ygo Mitoraj Hypnos

Ygo Mitoraj Hypnos

Dénoncée comme mal absolu dans ses formes physiques (délinquance, criminalité) la violence est omniprésente dans les médias (presse écrite, télévision, cinéma). Réclamée par l’appel à la manière forte envers les jeunes et les immigrés (surveillance, éducation, répressions), elle sévit impunément dans l’entreprise (management par le stress, harcèlement moral). Légitimée au plan politique (idéologie sécuritaire, lois répressives). La violence est tour à tour calamité et divertissement, méthode de régulation sociale et projet politique.

La violence magnifiée

Dépasser les représentations simplistes de la violence débouche sur un constat paradoxal. Gavés de souffrance aux actualités télévisées, nous sommes rassasiés de crimes, prisons et prétoires dans les fictions en soirée. Sitôt quitté le palais de justice au 20 heures, nous retrouvons délinquants et pédophiles, violeurs et assassins dans de multiples séries.

L’inquiétant n’est pas dans l’attrait du film policier, de toutes les époques, mais dans l’effacement des frontières entre imaginaire et réalité qui prévaut désormais. La violence est nôtre et fait peur. La plupart des fictions reflètent l’actualité criminelle et s’organise autour de ses métiers : « PJ », « Proc », « Jap »… (France) NCIS, R.I.S et autres profileurs… (USA).

Le premier visage de la violence de notre temps est celui d’une violence magnifiée. Une fascination de la force qui puise dans les réservoirs militaires et policiers, complaisamment mis en scène à longueur de reportages. (« Forces spéciales », BAC, RAID, GIGN, GIPN…)

Conjurerait-t-elle l’angoisse d’une faiblesse individuelle dans la compétition générale ?

La violence revendiquée

La violence, vecteur d’efficience, est le postulat du management par le stress pour stimuler la productivité et du harcèlement moral pour éliminer ceux qui rechignent à laisser leur place. Dans le même sens, l’usage d’un arsenal de sanctions allant jusqu’aux châtiments corporels est sérieusement prôné dans l’éducation des jeunes. L’angoisse de l’échec joue de l’élasticité de la morale. Ce désarroi fait le lit de la maltraitance en entreprise et l’éloge de la manière forte dans l’éducation (télé-réalités de pensionnats). Ici comme dans les médias, le seuil de tolérance à la violence s’est élevé. Elle recèlerait une vertu positive qu’il suffirait d’activer pour satisfaire à la contrainte générale de performance.

« Souffrance en France », « Harcèlement moral », « Entreprise barbare »… les résultats sont en vitrines des librairies. Ils soulèvent deux questions : celle de la légitimité et celle des limites de ces stratégies.

La violence légitimée

Enquêtes, sondages, forums, derrière le paravent des Lumières ou l’écran des droits de l’homme, se cache une France moins présentable. La parole se libère de la honte. Mosquées, cimetières, synagogues, les inhibitions cèdent aux actes. Les tombes et lieux de cultes sont devenus des cibles à l’image des communautés qu’elles abritent. Quiconque observe la xénophobie, l’islamophobie ou l’antisémitisme est frappé par leur ambiguïté politico-médiatique.

Le retentissement variable des exactions montre une hiérarchie des faits, une compassion sélective. La manipulation politique de ces sujets, leur exploitation émotionnelle médiatique avivent les antagonismes. Le débat sur l’identité nationale (2010) l’attrait renouvelé du Front National (2014) l’antienne sur l’immigration, source de tous les maux, renforcent l’invariant culturel français du bouc émissaire.

La violence manipulée

Populations stigmatisées, émotion sélective, conviction d’un péril jeune, d’une menace immigrée : les ingrédients de la manipulation sont à disposition. Certains ont parfaitement compris le parti qu’ils pouvaient en tirer.

Face à une opinion publique nourrie de clichés, dépourvue d’esprit critique et prompte à s’enflammer, tout est possible : reportages « bidonnés » en banlieues (lancé de réfrigérateurs sur la police…) agressions inventées à des fins personnelles (affaire Marie Leblanc…), terrorisme fabriqué (bagagiste de Roissy…). L’hystérie médiatique, politique et populaire enfonce les barrières de la raison, révèle une société malade.

Ces quatre visages de la violence montrent sa plasticité, son potentiel mobilisateur exceptionnel, sa redoutable versatilité. Politiciens, journalistes, opinion publique, nul n’apprend quoi que ce soit des manipulations qui les ont enflammés. L’appétence des médias comme les multiples récupérations de la violence, posent la question de savoir si elle ne devient pas une valeur ?

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