A l'officier qui lui demandait comment combattre une idée, Messala, le tribun, répondit "par une autre idée" – Lewis Wallace – Ben-Hur

Le troisième cercle

Un élan collectif suppose un avenir perceptible pour le plus grand nombre.

10/08/2014

En l’absence d’un projet de société pour notre temps l’indifférence et le rejet ruinent l’espoir. Éclairons l’affirmation d’une anecdote.

Ygo Mitoraj Hypnos

Ygo Mitoraj Hypnos

En 1982, le Dr Augoyard, (Aide Médicale Internationale) est capturé en Afghanistan. Comme il arguait du caractère humanitaire de sa présence, l’officier qui l’interrogeait lui rétorqua : « Nous  savons bien que vous n’agissez pas contre l’Union Soviétique mais vous faites pire, vous leur apportez l’espoir« . La symbolique de son engagement recelait une portée infiniment plus  grande que ses soins ; cet officier le savait.

Revenons à notre temps. Sur les rapports entre avenir et société, trois informations récentes méritent réflexion.

Un jeune Rom lynché1, Le contrôleur des lieux de privation de liberté, qui dresse le bilan de son mandat, une écrivaine russe qui réhabilite les dissidents soviétiques. Trois articles apparemment sans rapport, propagent un même message, en trois cercles, comme une onde sur l’eau.

L’exclusion naît du discours…

« L’exclusion ne fonctionne que pour autant qu’un ensemble de représentations la justifie de manière acceptable »2.

Le premier cercle, la mise à distance de l’autre, procède essentiellement du discours, un bruit de fond qui alimente des représentations fantasmatiques. L’indifférence quand ce n’est pas l’approbation du lynchage d’un jeune Rom s’inscrit pour partie, dans ce cadre. A force de stigmatiser, à droite, les jeunes-de-banlieues-d’origine-maghrébine, à gauche, les Roms ; de Marseille à Pierrefitte-sur-Seine, une conviction imprègne les esprits. « Ces gens ne sont pas comme nous ». Un postulat de la différence engendre un théorème de la violence.

Dans le discours politique la posture sécuritaire relève d’une stratégie ; dans les esprits c’est une panacée. « Comment tu veux apprendre à un voleur à ne pas voler ? » s’étonne un témoin. De fait, entre ceux qui s’en moquent et ceux qui approuvent, il ne reste plus grand monde et guère de place pour la raison.

…et se nourrit de la résignation

Jean-Marie Delarueclôt les 6 ans de son mandat de Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Dans ce domaine on s’indigne beaucoup, on agit moins… Si Jean-Marie Delarue note des progrès dans le domaine de la psychiatrie, il n’en va pas de même dans les rapports avec les administrations.

« Il y a une chose que je n’excuse pas, c’est la résignation des pouvoirs publics. Leur désir de ne rien faire, voire de dissimuler. Je ne peux pas m’abstenir de mettre en relation cette indifférence toujours courtoise avec cette opinion de la population française qui se manifeste scrutin après scrutin ».

« Nous n’avons pas été assez bon pour contraindre l’administration à affronter la réalité […] Je n’ai qu’un pouvoir de recommandation […] Je connais trop l’administration pour savoir qu’elle ne s’exécutera pas forcément – des jugements de tribunaux ne sont même pas exécutés par l’administration ».

A nouveau, rejets, replis, impunité, hypothèquent tout changement. Jean-Marie Delarue a fait honneur à sa fonction. L’administration, à son habitude, s’est défaussée. Le deuxième cercle, l’engagement et son corollaire le courage, s’éloignent en catimini.

Le troisième cercle

Qui les connaît encore, les Sakharov, Soljenitsyne, Boukovsky…? Ludmila Oulitskaïa4, écrivaine, nous apprend que les dissidents soviétiques sont désormais honnis. Motif : leur combat pour des valeurs, telle la liberté, serait à l’origine des maux de la Russie. Le discours officiel en fait foi.

N’en rions pas ! Alors que les années 70 font figure de paradis perdu, nous en jetons les clés : la prise en compte de l’autre, la défense des libertés, une vision de l’avenir… En récusant ces valeurs au nom d’un pragmatisme supérieur, nous remplaçons la main tendue par la main levée, attisant les antagonismes de toutes natures.

L’avenir, est vital. Il est l’étoile polaire de l’espoir, lui-même mû par l’engagement et le courage. Dès lors, à quoi sert de claironner ses atouts si nous ne pouvons les jouer, incapables de définir un projet de société ? Faute d’assises solides, l’avenir n’a plus de visibilité.

Est-ce si difficile d’avoir du courage quand on ne risque rien ?


1 Site L’Express Lynchage d’un jeune Rom: « Comment tu veux apprendre à un voleur à ne pas voler ? » Jérémie Pham-Lê, publié le 18/06/2014

2 Libertés surveillées, le blog de Frank Johannès journaliste au Monde 13 juin 2014

3 Phillipe Burin, Ressentiment et apocalypse, Seuil 2004

4 « Les dissidents de la période soviétique sont aujourd’hui présentés comme des démons » Le Monde daté du 13 juin 2014

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