A l'officier qui lui demandait comment combattre une idée, Messala, le tribun, répondit "par une autre idée" – Lewis Wallace – Ben-Hur

Paroles de Français

Les nouveaux rouages de l’économie changeront-ils la situation ?

01/12/2014

Il en va du destin des Cassandre de n’être point écoutés. La raison tient pour l’essentiel aux dispositions protectrices naturelles de l’humain qui tendent à évacuer l’inacceptable. En ce qui concerne notre pays, si le pessimisme persiste, deux

Ygo Mitoraj Hypnos

Ygo Mitoraj Hypnos

discours l’un optimiste, l’autre colporté et de même sens se font jour. Tous deux avancent solidement étayées de l’inventaire de nos atouts. Initiative pertinente mais argumentaire étrange car, entre déclin et sursaut, les atouts semblent rester inopérants.

Constats d’en haut

La presse titre régulièrement et non sans raison, sur les capacités négligées de notre pays. De fait, la lecture d’articles du type « Comment la France va s’en sortir » mérite attention. La thèse se résume simplement : si ceci pose problème, en revanche cela réussit pleinement. Démultiplié à l’échelle de l’hexagone, l’exemple fonde sa conclusion. Au moment venu, le volet performant de la société entraînera mécaniquement le reste du pays sur la voie du succès. Un scénario de sortie de crise se dessine entre listing des atouts et analyse de potentiel. La France disposerait en quelque sorte d’une «armée de réserve» formée de ses fleurons industriels et technologiques, complétés de ses start-up les plus innovantes. Telle la Garde impériale, cette force devrait, in extremis, emporter la décision dans la bataille économique. Restent toutefois deux écueils : le contexte international et le temps qui joueraient contre nous. Dès lors, il convient de patienter sans s’alarmer. Au fil des levées viendra bien celle qui nous permettra d’abattre nos atouts et de remporter la partie.

A l’opposé, les déclinistes appellent au sursaut comme Roland sonnait du cor à Roncevaux. Leur thèse s’énonce tout aussi simplement. Comparativement à nos partenaires économiques, notre pays enregistre de longue date un mouvement de recul voire de décrochage dans nombre de secteurs d’activités. Surtout, ce phénomène n’apparait pas essentiellement cyclique, oscillant entre crises et reprises comme chez nos voisins. Son caractère fortement tendanciel nous aiguille sur la piste d’un mécanisme sous-jacent spécifique. Un effet de cliquet se manifeste à chaque retournement économique qui nous fait réagir à contretemps et à contre-courant de nos voisins. Nous ne marchons ni du même pas ni dans le même sens. Dès lors et quels que soient nos atouts, derrière une poignée d’oriflammes, chiffres et pourcentages s’alignent comme drapeaux en berne. Si le facteur temps se retrouve dans l’analyse, la contrainte extérieure cède la place à une origine hexagonale de nos problèmes.

Paroles d’en bas

Au détour de ces propos d’experts, un troisième discours, des plus inhabituels, résonne depuis peu. Il consiste à transcrire les propos que d’aucun prêtent aux diverses composantes de la société civile. Bien qu’essentiellement recueillie par ceux que l’on nomme élites, cette parole n’en mérite pas moins d’être écoutée comme analysée. Qu’apprend-on ? Trois choses. Sans surprise, les Français n’en peuvent plus de la politique et des politiciens. Ils n’en attendent plus rien et le rejet atteint des proportions sans précédent. Ensuite, à rebours du pessimisme ambiant, les Français se déclarent, individuellement, beaucoup moins affectés qu’on ne pourrait le croire par la situation de notre pays. Paradoxalement, 81% d’entre eux s’affirment heureux. Les valeurs tournant autour de la famille, de la solidarité et d’un fort désir de «vivre ensemble» sont plébiscités. Enfin et surtout, loin de se considérer résignés, rétifs ou assistés, les Français déploieraient avec succès des trésors d’initiatives et d’énergie. Création d’entreprises, adaptation aux nouveaux modes de vie, insertion internationale, projets collectifs…, rien n’arrêterait leur conversion à la rationalité économique et l’esprit d’entreprise. Et nos élites de multiplier témoignages, anecdotes et succès stories en appui de leurs dires. A lire leurs rapports, entendre leurs récits et constater leur enthousiasme, on ne peut que se convaincre de la véracité de propos par ailleurs confirmés par d’autres sources. Un mouvement est engagé ; la France bouge.

Alors qu’en est-il vraiment ? Si notre pays change, pourquoi n’enregistre-il aucun résultat probant ? Laissons de côté l’inépuisable débat sur le niveau de remplissage du verre et posons la question de la nature de ce revirement : véritable conversion ou ralliement de circonstance ?

Nouveau roman 

Partons d’un constat globalement partagé. Le dynamisme annoncé survient dans un pays vieillissant. A partir de 2015, la moitié de la population aura plus de 50 ans avec un taux d’emploi des seniors parmi les plus bas d’Europe. A l’opposé, le délai d’accès à l’emploi des jeunes ne cesse de s’allonger et le chômage de s’élever. Pour une part de la population et quel que soit l’âge, la précarité n’est plus transitoire. L’école, en crise, perpétue les inégalités autant qu’elle les amplifie. Conçue pour les 30% d’élèves qui réussissent d’eux-mêmes, notre système scolaire déclasse nos universités et laisse de côté des pans entiers de la jeunesse notamment d’origine immigrée. La formation continue demeure inopérante. Forte de 32 milliards d’euros annuellement volatilisés, elle profite aux plus qualifiés sans permettre l’accès à l’emploi des plus vulnérables. Enfin, la société civile, lancée dans l’aventure entrepreneuriale au vu du rythme soutenu de créations d’entreprises, affiche une réalité quelque peu différente. Ces créations sont majoritairement le fait de chômeurs plutôt que d’investisseurs habités de la volonté d’entreprendre. Sous capitalisées, inexpérimentées, sans réseaux et créées dans le seul but de s’auto employer, la plupart ne survit pas.

A l’échelon national, entre mastodontes mondialisés et réalisations individuelles ou régionales, très peu d’entreprises de taille intermédiaire et aucune articulation d’ensemble. Responsables politiques, capitaines d’industries et simple citoyens ne font qu’aligner des orientations économiques et des entités de production plus ou moins performantes. Des sociétés de quelques salariés forment plus une dentelle d’entreprises qu’un solide tissu économique. En dépit de ses atouts, la France demeure une juxtaposition de corporatismes et de rentes, coiffée d’une administration tentaculaire. On se dit heureux pour les mêmes raisons qui font taire les Cassandre tout en restant habité de défiance. Le bonheur relève de l’intime, la pudeur naturelle commande de ne pas se dévoiler devant autrui. Au total, l’alliance nouvelle de l’optimisme et de l’initiative pourrait bien n’être qu’un cache-misère. Nos élites devenues inaudibles substitueraient astucieusement un roman national citoyen à leur discours habituel. Avisés, ils omettent de préciser que pour avoir régulièrement différé toute réforme de fond, des pans entiers de la société sont désormais hors-jeu à vie. De même parler de crise, par définition ponctuelle, élude le changement de monde en cours. Le facteur temps, ce long terme de toutes les analyses, reste dissimulé.

Cette parole, surgie d’en bas à point nommé, est bien réelle. Mais si elle décrit une société en marche, partageant la volonté de réussir, elle cache surtout un chacun pour soi que nul n’a pas le courage de nommer. Alors que les atouts ne manquent pas, hypocrisie, dysfonctionnements et archaïsmes les handicapent lourdement. L’astuce et la débrouillardise individuelle suppléent au blocage de la société, étouffant par le récit la voix des Cassandre.

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