A l'officier qui lui demandait comment combattre une idée, Messala, le tribun, répondit "par une autre idée" – Lewis Wallace – Ben-Hur

Succès ou échec ?

Pourquoi certains mobilisent-ils mieux des dispositions vertueuses  ?

12/11/2014

Le magazine Courrier international publie un remarquable dossier sur les murs1 : « ces nouvelles barrières qui divisent le monde » . Édifiés ici ou là, ils viennent créer, doubler ou renforcer des frontières de toutes natures.

Ygo Mitoraj Hypnos

Ygo Mitoraj Hypnos

Un malheur de notre temps

La question des murs s’affiche en malheur de notre temps. Elle dépasse de loin les notions d’Etats et de territoires pour envahir celle d’espace mieux adaptée aux individus. Sont concernés, l’espace physique, habitat, ville, région… ; l’espace social, emploi, famille, relations mais également l’espace moral, choix, croyances, idéologies… Autant d’opportunités ou de justifications d’ériger des murs virtuels, équivalents du plafond de verre mais bien plus séparatistes. Ils seront protecteurs pour ceux qui pourront s’y adosser, pénalisants pour ceux auxquels ils barreront le chemin.

Considérons les murs virtuels, redoutables car invisibles donc déniés. Ils nous concernent tous et de récents travaux nous apportent un éclairage renouvelé. Il porte sur l’adaptation à notre environnement professionnel et social. De sa qualité dépendent largement les notions de réussite ou d’échec mais également celles d’intégration ou, à l’opposé, celle de précarité voire de marginalisation. En d’autres termes et hors formation, pourquoi beaucoup d’entre nous restent-ils encalminés dans l’échec ou en passe de réussir, sans y parvenir durablement ? Comment font ceux qui surmontent les handicaps, se jouent des obstacles, les contournent, les franchissent, les esquivent ?

Le palais des glaces de l’emploi

Une première réponse, intuitive, porte sur la personnalité, d’ailleurs fréquemment testée. Celle-ci serait déterminante dans la réussite ou l’échec ; l’inné primerait sur l’acquis. Idée séduisante d’autant qu’elle réduit les chances de chacun à une loterie neuronale. Aisément acceptable elle balaye l’injustice. Ce schéma s’accorde bien avec le sentiment que le monde du travail s’apparente au palais des glaces des fêtes foraines. On trouve sa voie plutôt comme on peut que comme on imagine. Or, l’enquête Neoma Business School de février 20142 montre, à contrario, que la personnalité n’est pas le facteur clé supposé. D’autres dispositions apparaissent plus porteuses de réussite professionnelle: un comportement stratégique, une attitude collaborative non défiante, une démarche opportuniste, contrepoint de la vocation, une perception rationnelle du monde du travail. La personnalité perd du crédit.

Seconde réponse communément avancée, la capacité d’influer sur les évènements. A nouveau certains disposeraient d’un don pour tourner les situations à leur avantage. Les différentes études n’en disent rien. Par contre, Alain Braconnier, psychiatre3, voit une force dans l’optimisme. Les personnes disposant d’un optimisme qu’il qualifie de constitutif c’est-à-dire couramment exprimé plutôt qu’occasionnel, bénéficieraient de meilleures chances de réussite. Particulièrement sociables, confiants envers autrui, forts d’une solide estime de soi, les optimistes ont le sentiment d’avoir prise sur leur destin plutôt que le subir. Le contraire du palais des glaces. C’est moralement un atout des plus avantageux car ils captent à leur profit l’appréhension positive de chacun de nous envers les gens heureux. Bref on les intègre volontiers, on les soutient naturellement.

Enfin, la considération qui nous est accordée agirait d’une façon proche de l’optimisme. Valorisés, nous sommes simultanément motivés, plus impliqués et moins méfiants donc plus disponibles et performants. En d’autres termes la reconnaissance stimule l’engagement qui induit la reconnaissance. Un cercle vertueux que confirment, les travaux appelant à la prise en compte des personnels, de leurs avis et attentes au travers d’une communication interne claire, loyale et participative. Rien de pire que l’employé livré à lui-même au motif qu’il est payé pour ce qu’il doit faire.

Alors où sont les murs ?

Partout comme nous allons le voir. Car si tout cela est connu et bel et bon rien n’est aussi simple. Les enquêtes éclairent, elles ne dotent pas plus les individus qu’elles ne changent les mentalités ou les cultures. Au mieux, telle ou telle situation ou habitude culturelle nous laissera plus ou moins d’espace, tiendra les murs invisibles à distance. Première limite majeure, au regard de la personnalité, tout se joue dans l’enfance, tout dépend de la famille. Les dispositions face à l’enseignement, l’acquisition des codes sociaux, l’aisance personnelle, l’estime de soi, les leçons du passé… tout cela est transmis par les parents. De fait, un capital aussi complet ne concerne qu’un nombre limité d’individus. Le reste de la société n’en dispose que plus ou moins partiellement voire nullement pour certains. En ce qui concerne l’optimisme, cette anticipation de l’avenir, dépend de notre passé par ailleurs conditionné par les expériences de notre famille. Mieux vaut qu’elles aient été favorables. Lorsqu’épreuves et déceptions chevauchent de front, appréhensions et dévalorisation suivent de près. De plus, l’élitisme scolaire français s’ingénie à pénaliser la faute par la notation plutôt que valoriser la réussite. Cette attitude génère, pour beaucoup dès l’enfance, angoisse et culpabilité plutôt que confiance en soi. Enfin, nos attitudes subissent l’influence d’autrui. Comment être confiant et collaboratif en milieux conflictuels et défiants, fréquents dans le travail ?

La sociabilité se construit par l’intégration, l’estime de soi par la reconnaissance. Or, non seulement de l’école à l’emploi, notre société les dispute pied à pied mais ceux qui bénéficie du solide capital décrit ne sont nullement disposés à le partager ou le transmettre. Quant aux défavorisés, ils n’ont qu’à bien se tenir. La dernière enquête ATD Quart monde est accablante. Ce mur-là est infranchissable. En 2014, les Français vouent une défiance doublée d’une sévérité sans précédent envers les populations vulnérables. Chômeurs, défavorisés, marginalisés et autres exclus , portent la pleine responsabilité de leur sort.

Butter dans le mur des codes sociaux, se perdre dans le dédale de ceux liés au capital culturel, hésiter face à celui de la confiance en soi ou en l’autre, autant d’obstacles invisibles, autant de murs redoutables, autant de succès manqués. Défiance, rejet, disqualification, séparation… On ne s’étonnera pas que seule une minorité réussisse pleinement. Les murs virtuels nous ramènent au constat que la clé d’une société qui fonctionne de plus en plus en réseaux est l’accès. Les mieux armés sont ceux à même de le réguler. Ils ne s’épuisent pas à escalader des murs mais utilisent leur énergie à les déplacer ou les contourner.

____________________________________

1   No 1253 du 6 au 12 novembre 2014
2  « Testons les tests », enquête Neoma Business School – février 2014
3  « Optimiste » – Alain Braconnier,  – Odile Jacob, janvier 2014, 304 pages

Share this:

Leave a comment